Chansons et rondes à trois pas : un stage dense !

La Compagnie Outre-Mesure organise chaque année une « académie » internationale de six jours consacrée aux musiques des XVe au XVIIIe siècles.

La nouveauté de cette quinzième édition, qui s’est tenue à Fontenay-le-Comte (Vendée) a été d’y accoler deux stages de trois jours, l’un consacré à la  lutherie et musette à bouche du type veuze (par Thierry Bertrand), l’autre aux « rondes à trois pas » pratiquées de tradition en Haute Normandie, en Bretagne et dans le Nord-Ouest de la Vendée et à leur lien avec le branle double de la Renaissance, avec en parallèle un questionnement identique sur les répertoires chantés.

La Compagnie Outre-Mesure, dirigée par Robin Joly, mène des recherches et fait vivre les répertoires joués chantés et dansés des XVe, XVIe, et XVIIe siècles.  L’équipe est consciente de longue date qu’il y a des ponts avec les musiques, chants etdanses de tradition populaire, certains de ses musiciens et collaborateurs ayant une expérience reconnue dans les deux domaines, tels Thierry Bertrand ou Bernard Subert. C’est à l’initiative de ce dernier, vite rejoint par Michel Colleu et Robin Joly, que ce stage a été initié. L’OPCI a accompagné sa conception. et après échange, une formule originale s’est dégagée : un stage de pratique, sur inscription (il y a eu une vingtaine de stagiaires), doublé de quelques moments temps de communication de type « séminaire », le tout mené non pas par un ou deux animateurs, mais par une équipe assurant  l’animation du stage tout en échangeant, en approfondissant, en comparant leurs expériences de chercheurs-collecteurs-praticiens, voire en confrontant des points de vue et des hypothèses généralement non pas opposés mais issus d’expériences différentes et élaborés à partir de processus de réflexion très différents : les uns étant plongés au départ dans des archives écrites, manuscrites ou imprimés, ayant quatre à cinq siècles, les autres ayant rencontré des « passeurs de mémoire » qui ont connus la « civilisation traditionnelle » des premières décennies du XXe siècle.

Les meneurs du stage étaient donc plus nombreux que lors d’un stage classique: durant trois jours denses ont été réunis Maurice Artus, Thierry Bertrand, Marc Clérivet, Michel Colleu, Yvon Guilcher, Robin Joly, Catherine Perrier, Gwinnevire Quenel, Alice Tacaille.


Stage ronds 3 pas_OPCI_Outre Mesure

Au-delà de la pratique – agréable ! – d’un beau bal de rondes chantées, de comparaisons de manières de danser à partir de ce que l’on sait des pratiques de danses de cette même famille de rondes »à trois pas »  dans la région fécampoise (Haute-Normandie), dans  des îles et dans des communes côtières du Léon et de la Cornouaille (Basse Bretagne), dans quelque communes du sud de la Haute Bretagne, souvent côtières, et dans les îles et des communes côtières du Nord-Ouest de la Vendée, les rapprochements avec les textes du XVI e siècle, et notamment l‘Orchésographie de Thoinot Arbeau, précieux traité de danse de 1588, ont alimentés les échanges ,tant ils étaient nombreux… tout en soulevant questionnements et approches croisée !  Un des (nombreux)  temps forts du stage a été la présentation du manuscrit de Lucques (1575) faite par Alice Tacaille et Catherine Perrier : ce manuscrit, jusque-là non numérisé, donc difficilement accessible, contient 400 chansons (sans leur musique), de lecture aisée, dont plusieurs dizaines correspondent à des « chansons-types » que l’on trouve parfois dans d’innombrables versions dans la tradition orale : c’est le cas de la célèbre chanson « auprès de ma blonde », dont plusieurs couplets se trouve déjà au dans ce manuscrit du XVIe siècle, mais aussi d’autres chants moins connus, tel ce chant non répertorié par le grand chercheurs folkloriste Patrice Coirault dans son copieux catalogue de « chansons-types « racontant comment la « maîtresse de chez nous elle a perdu sa chemise », et pour la retrouver, envoie sa servante la chercher chez Monsieur le curé… Le chant a été enregistré, identique au mot près, pour de nombreux couplets, 400 ans plus tard, de plus il soutenait une ronde aux trois pas, danse dont la structure est identique à celle du branle double décrit par Arbeau en 1588 !  Si les rapprochements entre musique ancienne et musique populaire ne sont pas nouveaux – les folkloristes les ont remarqué dès le XIX siècle – le stage a permit de les multiplier, de les affiner, de les enrichir, d’ouvrir de nouvelles pistes, à partir des savoirs croisés des chercheurs-praticiens des musiques de la Renaissance française et de  la tradition populaire de l’Ouest de la France.

Michel Colleu